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Bienvenue sur mon blog consacré aux légendes et aux contes, mais plus paticulièrement sur les sirènes, créatures imaginaires et mystiques. Il y aura une petite présentation sur certains animaux ou êtres féériques. Si vous avez des conseils vous pouvez me les laisser sous forme de commentaires.

Sommaire.
(cliquez sur le titre de l'histoire pour acceder à la page de l'histoire)


___________________________________________________- La légende d'Ys

_______________________________________________- La princesse et la licorne

# Posté le dimanche 23 juillet 2006 03:55

Modifié le lundi 15 septembre 2008 03:04

La sirène et le Lapin

La sirène et le Lapin
Il était une fois un petit lapin qui gambadait gaiement dans la prairie, en grignotant de temps en temps quelques brins d'herbe savoureux. Une chantonnante rivière faisait couler son eau claire où se baignaient paisiblement les poissons, les canards et les cygnes. Le lapin ne pensait à rien, il était heureux d'être là sous le chaud soleil, il était heureux de manger de la bonne herbe tendre, il était heureux d'entendre le bruit rassurant de la rivière. Les papillons voletaient autour des fleurs multicolores et se posaient parfois sur la queue du sympathique lapin. Les abeilles bourdonnaient fébrilement dans les airs et butinaient de bon appétit le succulent nectar. Les hirondelles traversaient le ciel à vive allure et se précipitaient joyeusement vers le sol en frôlant les herbes. C'était le paradis, mais le lapin n'en savait rien car il ne connaissait pas encore l'enfer.

Soudain un coup de feu retentit au loin. Le lapin, craignant pour sa vie, s'immobilisa. Quelle était l'origine de ce bruit assourdissant et inquiétant ? Il tourna la tête à droite et à gauche, mais il fut incapable d'identifier la provenance du bruit. De toute façon il ne pouvait pas se réfugier dans son terrier car, ignorant jusqu'à maintenant les dangers de la prairie, il s'en était trop éloigné. Un autre coup de feu. En tremblant, le lapin courut vers la rivière et attendit un peu sur le bord en se cachant derrière les petits brins d'herbe. Il y eut encore un coup de feu, plus proche que le précédent, et le lapin ressentit un violent choc près de lui et la terre gicla dans ses yeux. Le pauvre lapin ne sachant que faire et se croyant perdu, se jeta dans la rivière.

Malheureusement il ne savait pas nager et son corps fut rapidement emporté au fond de l'eau. Il allait se noyer. L'eau entrait dans ses poumons, il commençait à suffoquer douloureusement et il allait mourir, quand une main providentielle le saisit par la queue et le sortit doucement de l'eau. Tout surpris d'être encore vivant, le lapin se tourna vers le sauveur qui le maintenait toujours par la queue et il vit une magnifique sirène.


La sirène


La jolie sirène déposa délicatement le lapin sur la rive et vint se coucher à côté de lui pour faire sécher ses belles écailles luisantes sous les doux rayons du soleil. Elle était si belle, si gracieuse, si envoûtante que le lapin tomba immédiatement amoureux. Il savait pourtant que c'était un amour impossible. Jamais une si belle sirène ne pourrait aimer un si frêle lapin. Mais il ne pouvait pas s'empêcher de l'adorer. Elle était si naturelle, si divine, si douce.

Cependant, la belle sirène semblait très triste. Le lapin eut l'impression que des larmes, mêlées à l'eau de la rivière, coulaient de ses yeux mais il n'osa pas lui en parler tout de suite. En effet les poumons du lapin étaient encore remplis d'eau et il ne savait pas comment l'évacuer sans vulgarité devant une si délicate personne. En plus, il était trop ému par le mélange de beauté et de tristesse de la sirène.

Après avoir réussi, en toussant majestueusement, à recracher la grande quantité d'eau qui le rendait muet, il parla à la sirène.

- Jolie madame, pourquoi pleurez-vous ? Vous venez de me sauver la vie et je suis tout triste de vous voir ainsi pleurer. Je suis prêt à tout pour vous consoler et, qui sait, peut-être pourrais-je vous faire rire. Mais je ne sais pas l'origine de votre tristesse. Laissez-moi vous aider, dites-moi ce qui vous afflige tant.
- Monsieur le lapin, je suis en effet bien triste, mais la pudeur ne me permet pas de vous en confier la raison. Pardonnez-moi, monsieur le lapin, de ne rien vous dire. De toute façon vous ne pouvez pas m'aider. Je vais mourir de chagrin en emportant mon secret avec moi.
- Madame la sirène, dites-moi tout, je vous en prie. Vous êtes ma sauveuse et je veux être votre sauveur. Je ne pourrais pas vivre après vous avoir vu mourir de chagrin. En me taisant votre secret, vous seriez responsable de votre mort mais aussi de la mienne. Ainsi, après m'avoir sauvé, vous deviendriez ma meurtrière. Dites-moi pourquoi vous êtes si triste et je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour vous rendre la gaîté et l'insouciance. J'aimerais tellement vous voir rire, chanter, danser.
- Monsieur le lapin, dit la sirène en rougissant, je vais vous dire la raison de mon chagrin mais, je vous en prie, ne vous moquez pas de moi. J'ai bien honte de ce que je vais vous confier.
- Jamais je ne me moquerais de vous, madame la sirène. Et je sais que vous n'avez que de nobles pensées dont vous n'avez pas à rougir. Je ne puis douter que votre âme soit parfaitement pure et je ne vous crois capable d'accomplir que des actes innocents.
- Monsieur le lapin, continua-t-elle en rougissant encore davantage, je suis amoureuse. Infiniment amoureuse. Désespérément amoureuse. Et ma tristesse vient de l'objet même de mon amour. J'aime un homme. Oh ! Que j'ai honte de vous parler ainsi...
- Pourquoi avoir honte d'aimer un homme ? demanda le lapin dont l'amour croissait chaque fois qu'un délicieux son sortait de la bouche de la sirène.
- J'ai honte, car mon bien-aimé est un homme et je ne suis qu'une sirène. Une bien vilaine sirène. Une misérable sirène. Mon corps est couvert d'écailles repoussantes que je ne puis presser contre la puissante poitrine de l'homme que je désire. Je voudrais avoir de jolies jambes pour gambader à ses côtés, pour le saluer galamment, pour le poursuivre et être poursuivie par lui dans la prairie au cours de nos jeux amoureux. Mais je n'ai que de vulgaires nageoires faites pour nager dans l'eau noire de la rivière. Vous voyez bien que je ne puis l'aimer. L'union entre une sirène et un homme est impossible et je vais en mourir.
- Ma belle sirène, dit le lapin de plus en plus ému devant tant de grâce et d'innocence, je vous promets de vous aider. J'ai entendu parler d'une fleur qui pousse sur une montagne très loin d'ici. On raconte que cette fleur est si admirable que personne ne peut échapper à l'attrait de son charme et de son éclat. Toute femme portant cette fleur provoque immédiatement, chez l'homme qu'elle aime, un amour éternel. Je pense que ce miracle se produit également avec les sirènes... Je vais aller chercher cette fleur et je vous la rapporterai. Votre bien-aimé verra en vous tellement de beauté qu'il en oubliera vos délicieux et sublimes défauts. Je vous en prie, ma belle sirène, ne mourrez pas avant mon retour car sinon mon voyage aura été vain et, en plus, je mourrai de vous avoir laissé mourir. Je pars immédiatement à la recherche de cette fleur enchantée et je veux que vous me promettiez de m'attendre.
- Monsieur le lapin, répondit la sirène un peu consolée mais pas tout à fait convaincue, je vous promets de vous attendre mais revenez vite car la tristesse risque d'être plus forte que ma volonté et je crains de ne pas pouvoir tenir ma promesse très longtemps.

Le lapin partit rapidement vers cette haute montagne qu'il ne connaissait que par la rumeur. Là-haut poussait, il l'espérait, cette merveilleuse fleur, le seul remède pour sauver sa belle sirène de la mélancolie. Il savait que cette fleur, s'il la trouvait, lui ferait perdre à tout jamais la merveilleuse sirène, mais son amour n'était pas égoïste et il ne voulait que le bonheur de sa bien-aimée. Il évita de traverser les chemins et les prairies où sévissaient ces abominables chasseurs qui ne pensaient qu'à tuer, alors que lui ne pensait qu'à secourir.

Il courait, il courait le lapin. Pressé de trouver la fleur magique, il ne fit pas de halte pendant plusieurs jours et il était très fatigué quand, sur un chemin, il vit une hutte misérable. Il n'avait pas le temps de se creuser un terrier et il se réfugia dans la hutte pour se reposer. Il pensait que cet abri était bien trop miteux pour abriter quelqu'un mais, en entrant, il fut surpris de constater qu'il était occupé par une très vieille femme. Un peu craintif, il s'approcha d'elle et vit qu'elle était malade. Elle ne fit aucun geste pour l'effrayer et le lapin, confiant, lui demanda timidement s'il pouvait l'aider.

- Mon gentil lapin, comme tu le vois, je suis bien malade. Je vais mourir, si tu ne m'aides pas. Je suis désolée de te demander un tel service mais je n'ai personne d'autre que toi et ma mort est tellement proche que je la sens venir. Elle est déjà dans mes os, dans mon c½ur. Mon âme s'échappe de mon corps et je ne puis rien y faire. Rien ne t'oblige à m'aider mais je t'en serai éternellement reconnaissante.
- Madame, je suis prêt à vous servir, si vous me dites ce que je dois faire. Je ne suis qu'un petit lapin un peu malingre et très fatigué. Si, malgré mes faiblesses, je peux vous aider à vivre, je suis décidé à faire tout ce qui est en mon pouvoir.
- Mon lapin, va vite dans la forêt et cherche une plante dont les feuilles vertes ont une bordure rouge avec des reflets bleutés, dorés et argentés. Tu ne peux pas te tromper, il n'y a qu'une plante qui ressemble à cette description. Quand tu l'auras trouvée, apporte-la moi et je te dirai comment préparer la potion pour me guérir. Va et reviens vite car je n'ai plus beaucoup de force et la mort va bientôt m'emporter.

Le lapin courut dans la forêt et chercha la plante miraculeuse. C'était une plante très rare mais comme elle poussait au ras du sol et que le lapin était tout petit et courait très vite, il n'eut aucune difficulté à la trouver. Il l'apporta à la vieille dame qui lui donna la recette magique pour faire la potion. Il eut beaucoup de mal à réussir la préparation car il n'était qu'un lapin pas très habile de ses quatre pattes, mais il finit par obtenir une potion dont l'aspect et l'odeur révélaient clairement le puissant pouvoir magique. La vieille dame but la potion bouillonnante et, quelques minutes plus tard, elle se transforma en une belle et majestueuse dame.

- Mon lapin, je suis contente de toi. Tu es un bien charmant lapin. Vois-tu, je suis une sorcière. Oh ! Ne t'inquiète pas, je ne suis pas une méchante sorcière. Je suis une gentille sorcière mais je suis très vieille et j'ai besoin de boire souvent de la potion que tu m'as préparée pour retrouver ma jeunesse et ma beauté. Je dois t'avouer que je n'ai pas été prudente et j'ai oublié de préparer cette potion à l'avance. Je me suis donc retrouvée tout à coup trop faible pour me lever et aller chercher la plante magique. C'est ainsi que tu m'as rencontrée toute flétrie et prête à mourir. Je te dois la vie et, pour le service que tu m'as rendu, je veux te prouver ma reconnaissance. Que veux-tu ? Que souhaites-tu ?
- Madame la gentille sorcière, je ne veux rien. Je n'ai pas fait cela pour être récompensé. Je dois sauver une sirène qui se meurt d'amour pour un homme et je vais chercher sur la haute montagne la fleur qui le rendra amoureux. Je ne veux rien d'autre que trouver cette fleur et revenir avant que la sirène ne se soit éteinte pour toujours.
- Mon lapin, je n'ai pas le pouvoir de te donner cette légendaire fleur que je n'ai jamais vue. Mais je peux faire quelque chose pour toi. Je vais te transformer en un bel étalon bondissant. Ainsi, avec de grandes jambes et de puissants muscles, tu parviendras plus vite au pied de la haute montagne. Sors de cette hutte, mon brave lapin, et tu deviendras un beau cheval noir.

Le lapin sortit de la hutte et fut transformé instantanément en un magnifique cheval bondissant, piaffant et hennissant. Sa belle robe noire brillait sous les rayons du soleil. Le petit lapin chétif, devenu un puissant cheval de race, se sentit tout bizarre. Il voyait maintenant les choses de très haut. Il partit en galopant et il fut heureux de constater qu'il maîtrisait parfaitement tous ses puissants muscles. Il se sentait tellement fort qu'il pensait que désormais il n'aurait plus jamais peur ni des chasseurs ni des prédateurs. Et il prit rapidement la direction de la haute montagne.

Il courait, il courait le cheval. Il ne fit aucune halte pendant des jours et des jours. Il était épuisé lorsqu'il atteignit enfin la montagne. Il s'arrêta un bref instant pour boire un peu d'eau fraîche à la source qui coulait des pentes rocheuses et il en profita pour se reposer un peu avant d'entamer l'ascension de la montagne. Elle s'élevait très haut vers le ciel et il ne pouvait même pas en voir la cime car elle était perdue dans les nuages. Lorsque le cheval se sentit bien reposé, il commença à gravir les flancs abrupts et dangereux. Mais après plusieurs heures d'escalade, il n'avait que très peu progressé et il se rendit compte qu'il ne pouvait pas monter plus haut. La pente était trop forte et, même pour un puissant cheval, l'ascension était devenue impossible. Il redescendit les quelques mètres qu'il avait difficilement gravis et commença à faire le tour de la montagne en espérant trouver un sentier qui le conduirait vers le sommet.


La montagne inaccessible


Il trottait dans un pré autour de la montagne quand il vit un gros oiseau qui gisait sur le sol. L'oiseau faisait des efforts pour se relever mais il avait une aile cassée et il ne pouvait plus s'envoler. C'était bien triste de voir un oiseau dans cet état et le cheval vint lui porter secours.

- Oh ! Bel oiseau, lui dit-il. Je vois que tu es gravement blessé. Je ne sais pas recoller les ailes cassées car je ne suis qu'un cheval. Peut-être veux-tu que je te transporte dans un lieu plus sûr ? Car ici tu es à la merci des bêtes féroces qui vont te dévorer.
- Noble cheval noir. Tu peux en effet m'aider. Va vite dans la forêt et rapporte-moi une plante rouge avec une bordure verte dotée de reflets bleutés, dorés et argentés. Tu ne peux pas te tromper, il n'y a qu'une plante qui soit comme je te l'ai décrite. Rapporte-moi très vite cette plante magique car les prédateurs ne vont pas tarder à venir, attirés par l'odeur de ma mort prochaine.

Le cheval s'élança vers la forêt pour trouver la plante. C'était une plante très rare mais comme elle poussait très haut et que le cheval était très grand et courait très vite, il n'eut aucune difficulté à la trouver. Il rapporta la plante à l'oiseau blessé qui la mangea sans attendre. Et soudain l'oiseau se transforma en une belle et majestueuse dame dont le bras cassé pendait vilainement le long du corps.

- Oh ! Mon beau cheval, dit la belle dame. Comme tu es gentil. Je suis une sorcière, une gentille sorcière, et tu m'as sauvé la vie. Un de mes ennemis sorciers, qui est très puissant et très méchant, m'a transformée, au cours d'une querelle idiote, en oiseau et comme je ne suis pas très habile avec des ailes, je suis tombée et une de mes ailes s'est cassée. Ne t'inquiète pas pour mon bras cassé, je peux maintenant aller chercher la plante qui guérit les fractures. Grâce à ton aide j'ai gardé la vie et je suis redevenue une sorcière. Avant de me guérir mon bras, je souhaite que tu profites de mon pouvoir retrouvé. Dis-moi ce que tu veux et je te le donnerai.
- Oh ! Belle et gentille sorcière. Je suis heureux de vous avoir rendu ce service mais je ne veux rien. Je suis venu ici seulement pour cueillir une fleur enchantée. Ma belle sirène se meurt d'amour et je dois lui apporter cette fleur qui la guérira en rendant amoureux l'homme qu'elle aime.
- Noble cheval noir. On dit que cette fleur légendaire pousse tout là-haut sur la montagne mais je ne l'ai jamais vue. Ce qui est sûr c'est que jamais un cheval, même puissant comme tu l'es, ne pourra l'atteindre, car aucun sentier ne monte jusqu'à la cime. Je vais te transformer en un bel oiseau muni de grandes ailes qui te permettront de monter jusqu'au sommet, afin que tu puisses cueillir sans danger la fleur que tu désires tant.

Et le bel étalon noir se transforma en un bel oiseau blanc au plumage d'argent.

Il volait, il volait le bel oiseau blanc. Ses immenses ailes puissantes le menèrent rapidement au sommet de la montagne. Il chercha longtemps la fleur mais, malheureusement, il ne la trouva pas. Partout il chercha, dans les replis de terrain broussailleux, dans les trous des rochers, dans les grottes sombres, dans les crevasses exiguës, dans les entassements de roches écroulées, dans les petits arbres chétifs et dans les grands arbres majestueux, dans les nids d'aigle les plus vertigineux, dans les rivières bouillonnantes et tumultueuses, sous les cascades bruyantes, dans les terriers étroits et malsains. Il risqua plus d'une fois sa vie en pénétrant dans les cachettes les plus dangereuses, en s'enfonçant au fond des rivières les plus profondes, en passant sous les cascades les plus puissantes, en se mêlant aux éboulis de roches les plus instables, en côtoyant les animaux les plus féroces. La fleur était introuvable. Etait-ce une légende ? L'oiseau ne pouvait pas l'admettre car, dans ce cas, il ne pourrait pas tenir sa promesse et cela signifierait la mort de sa belle sirène bien-aimée. Comme il ne voulait pas qu'elle meure, il continua à chercher pendant très longtemps. Tous les animaux de la montagne finirent par le connaître, tous parlaient de lui, de son inlassable et vaine recherche, de son amour éternel, infini et désintéressé pour la sirène, de son courage, de sa persévérance. Nul animal n'ignorait l'objet de sa quête et tous auraient voulu l'aider. Mais personne ne le pouvait car, si tous les animaux connaissaient la légende de la fleur enchantée, aucun ne l'avait vue et aucun n'avait entendu quelqu'un prétendre l'avoir vue.

La rumeur de la quête désespérée de l'oiseau finit par parvenir aux oreilles du génie de la montagne. Ses terres étaient bien troublées par les commentaires circulant sur le bel oiseau qui volait partout et sans trêve. Le génie eut pitié de lui et il le convoqua à sa cour.

- Oiseau, lui dit-il, j'apprends que tu cherches une fleur miraculeuse qui rend amoureux. Je suis désolé de te l'apprendre mais sache que c'est une légende. Cette fleur n'existe pas. Elle n'a jamais existé. Ta quête est donc vaine et tu vas mourir d'épuisement en la cherchant inutilement.
- Noble génie de la montagne, si cette fleur n'existe pas, je vais la créer car je ne peux pas laisser mourir la plus belle, la plus digne et la plus gentille sirène. Je vais continuer ma quête et je suis sûr que, en la cherchant beaucoup et avec toute mon énergie, avec tout mon acharnement, en souhaitant la trouver de tout mon coeur, en ne pensant qu'à elle, cette fleur sortira de terre et je serai le seul à pouvoir la voir et la cueillir.
- Fidèle oiseau, je ne peux pas t'empêcher de continuer ta folle quête. Va, mais sache que, si tu persistes à poursuivre la mort ainsi, elle ne va pas tarder à t'emporter.

L'oiseau repartit et continua sa quête sans tenir compte des conseils du génie de la montagne et des animaux qu'il rencontrait. Il était épuisé, il ne buvait plus, ne mangeait jamais, volait nuit et jour, dans le noir le plus absolu et dans la clarté la plus aveuglante, sous la pluie glaciale, sous le soleil ardent, sous la neige froide, dans le brouillard épais. Et, un jour, il tomba brutalement sur le sol. Il était désormais trop faible pour se relever et reprendre son vol. Et il mourut. Tous les animaux de la montagne assistèrent à sa fin et ils pleurèrent tous ce brave et fidèle oiseau dont l'amour et la constance avaient provoqué l'affaiblissement du corps mais dont l'âme était restée forte jusqu'au bout. Cet oiseau qui ne s'était jamais découragé devant l'impossible. Cet oiseau qui, après sa mort, allait devenir une nouvelle légende de la montagne. Cet oiseau qui, quelques jours plus tard, avait complètement disparu, dévoré par les nuées d'insectes affamés.

Alors se produisit un évènement inconnu de tous les animaux de la montagne, inconnu même du génie de la montagne. Cet évènement, nul être vivant n'y avait jamais assisté car il ne peut se produire qu'à la suite de circonstances tellement improbables qu'il ne s'était peut-être jamais produit ou, s'il s'était déjà produit, c'était dans un passé trop ancien pour que quiconque ait pu le voir ou puisse s'en souvenir.


La fleur enchantée


A l'emplacement des restes du corps de l'oiseau, un sillon s'ouvrit dans le sol d'où une fleur, dont la beauté et la majesté dépassent l'entendement, s'élança vers le ciel et le soleil. Les formes, les couleurs, les odeurs mélangées de cette fleur ne peuvent pas être décrites par des mots humains. Il faudrait connaître des millions de mots ne parlant que de la beauté pour que la description de cette merveille puisse s'approcher un peu de la réalité. La fleur enchantée venait d'éclore, une fleur qui ne pousse que si la terre a été nourrie par un être doté d'une bonté infinie et d'un amour infini. Une fleur qui, pour naître, a besoin d'un sacrifice car sa beauté est le reflet de la générosité d'un martyr. Le bel oiseau blanc au plumage d'argent était mort et la fleur étincelante était née.

Une dame oiseau avait assisté à cette éclosion miraculeuse. Comme tous les animaux de la montagne, elle connaissait l'oiseau qu'elle avait souvent croisé alors qu'il volait en tous sens. Au cours de ces rencontres, l'oiseau était si obsédé par sa quête qu'il ne l'avait jamais saluée ni même remarquée. Mais la dame oiseau l'avait trouvé tellement beau qu'elle en était tombée amoureuse. Elle l'avait souvent suivi en essayant de le détourner un peu de sa quête mais sans aucun résultat. Elle avait pourtant essayé tous les artifices de la séduction, les danses les plus lascives accompagnées de doux chants mélancoliques, les dons de nourritures, le chatouillis des plumes avec le bec, les grands vols enflammés au-dessus des nuages vers le soleil chaud et brillant. Aucune de ses man½uvres n'avait réussi à distraire le bel oiseau. Mais elle l'aimait tellement qu'elle n'avait jamais abandonné l'espoir de le conquérir. Et elle avait beaucoup pleuré en assistant à sa mort car elle perdait son unique amour et elle ne pouvait rien faire pour le sauver.

A la naissance de la fleur, la dame oiseau, qui avait longtemps douté du bien-fondé de la quête, se rendit compte qu'elle avait eu tort. Elle avait pensé que l'oiseau était merveilleusement beau mais un peu fou car mourir pour une fleur légendaire que nul être vivant n'avait jamais vue était un signe de délire. Elle savait maintenant que ce qu'elle avait pris pour de la folie avait été de la générosité. Malheureusement, l'oiseau mort ne pouvait pas achever sa quête et, si personne n'emportait la fleur pour la déposer aux pieds de la sirène, sa mort s'avérerait inutile et la légende raconterait qu'il était mort pour une chimère. La dame oiseau ne voulait pas que la fleur, qui était tout ce qui lui restait de son bel oiseau, restât bêtement sur le sommet de la montagne, sans aucune utilité, alors que l'oiseau aurait tant souhaité l'emporter vers la sirène. Par amour et par fidélité pour son bel oiseau mort, la dame oiseau prit la fleur dans son bec et s'élança en direction de la rivière et de la sirène.

Elle volait, elle volait la belle dame oiseau. Elle traversa les champs, les étangs, les marécages, les villes et les villages et les fermes, sans s'arrêter pour boire, manger et se reposer. Elle savait qu'il ne restait plus beaucoup de temps et que la sirène risquait d'être morte à son arrivée si elle traînait trop en chemin.

Mais un jour, alors qu'elle volait sans inquiétude vers son but, le malheur survint. Elle eut tout juste le temps d'entendre un coup de feu et d'éprouver une terrible douleur dans la poitrine. Elle tomba morte sur le sol. Le cruel chasseur, accompagné de son chien, vint ramasser son corps ensanglanté et ils disparurent tous deux avec le cadavre qui n'allait pas tarder à griller dans une rôtissoire. Le chasseur était bien trop niais et fruste pour voir la merveilleuse fleur tombée sur le bord du chemin, loin du corps de la dame oiseau. Et elle resta là, attendant que quelqu'un vienne la prendre.

Un jour, un prince passa sur ce chemin. Il s'ennuyait tellement à la cour de son père qu'il avait souhaité échapper à la compagnie frivole des courtisans. Il était parti se promener seul sans son cheval, estimant que le voyage serait plus long et plus intéressant à pied. Il vit la fleur qui gisait sur le bas-côté de la route. Il éprouva immédiatement pour elle de l'admiration et il la ramassa. Il ne savait pas encore ce qu'il allait en faire. Elle était trop belle pour être laissée sur place, trop belle pour être donnée à n'importe quelle donzelle rencontrée à la cour de son père, trop belle pour être donnée à une passante au hasard. Il l'emporta donc sans savoir qui serait digne de la recevoir.

Il marchait, il marchait le prince. Passant par des chemins, des sentiers, des passages, des défilés, des ponts, enjambant les creux, les bosses, les trous, traversant des territoires inconnus des cartes, circulant dans des villes dont le nom était imprononçable, il finit par atteindre une belle rivière dont le cours paisible lui sembla propice au repos. Au bord de l'eau il y avait une sirène étendue qui semblait très malade. Le prince avait toujours été compatissant envers les pauvres et les malades. Il vint vers la sirène pour lui demander ce qu'il pouvait faire pour elle.


La sirène désespérée


La sirène jeta sur lui un regard fatigué et presque éteint. Elle s'était tellement affaiblie depuis le départ du lapin qu'elle ne reconnut pas immédiatement le prince. Et pourtant elle avait devant elle l'objet de sa mélancolie, la raison de son mal. C'était son bien-aimé qui se penchait sur elle, l'homme dont elle était amoureuse au point de ne plus souhaiter vivre.

- Mademoiselle, lui dit le prince qui ne reconnaissait pas la sirène et ne savait rien de son amour. Je vous vois bien malade mais je ne sais que faire pour vous soigner. Je ne suis pas médecin et, même si j'étais médecin, je ne suis pas sûr que je saurais choisir le bon remède pour une sirène. Pouvez-vous me conseiller et me dire quelle est votre maladie ? Si vous me confiez les symptômes de votre mal, j'irais dans la ville la plus proche pour y chercher les potions nécessaires à votre guérison.
- O mon doux prince, dit la sirène qui avait remarqué que le prince ne se souvenait même pas de leur unique rencontre qui, pour elle, avait été inoubliable. O mon doux prince, je meurs car je suis bien malheureuse. Mais je ne vous dirai pas la raison de mon malheur car si vous l'ignorez, c'est que vous ne pouvez pas la comprendre. Sachez simplement que j'ai fait la promesse de ne pas mourir avant le retour d'un sauveur. Mais il est parti depuis tellement longtemps que plus rien n'a le pouvoir de me maintenir en vie. Je vais mourir bientôt et ce sera une délivrance.
- Jolie sirène, je vous ordonne de ne pas mourir. Laissez-moi une chance de comprendre votre mal. Dites-moi ce qui peut rendre si malheureuse une si belle sirène.
- Adieu, mon doux prince, laissez-moi mourir.
- Ma belle sirène, je vous en prie, ne mourez pas. Tenez, pour vous encourager à vivre, je vais vous donner une fleur, une très belle fleur que j'ai trouvée sur mon chemin. Je ne savais pas à qui la donner car je pensais que personne ne la méritait. Mais maintenant je suis sûr que cette fleur vous était destinée, qu'elle avait été posée là afin que je vous l'apporte, pour vous obliger à vivre. O ma douce sirène, c'est une fleur de vie que je vous donne car je veux que vous viviez.

Et il donna la fleur enchantée à la sirène...

# Posté le dimanche 23 juillet 2006 03:58

Modifié le lundi 24 juillet 2006 20:17

Qu'est ce qu'une Sirène ?

Qu'est ce qu'une Sirène ?
Les Sirènes, femmes-oiseaux ou femmes-poissons ?

Ces divinités, fluviales à l'origine, étaient très fières de leur voix et défièrent les Muses, filles de Zeus et de Mnémosyne. Vaincues, elles se retirèrent sur les côtes d'Italie méridionale. Il se pourrait que l'origine des sirènes se trouve dans les récits des navigateurs, qui les confondaient avec des animaux rares. Leur équivalent masculin est le triton.


Les représentations des sirènes diffèrent. Dans certains récits, elles sont décrites comme des êtres ailés à buste de femme et aux pattes d'oiseaux, qui attiraient les marins par la beauté de leurs chants surnaturels afin de les dévorer. Ces monstres n'avaient évidemment aucun rapport avec les sirènes telles que Christian Andersen les voyait. D'autres descriptions mettent en scène des sirènes à tête et à buste de femme, avec une queue de poisson : ce sont les nymphes de la mer, filles du dieu de la mer Phorcys. Elles seraient alors aperçues à la surface de l'eau ou bien, assises sur un rocher, elles peigneraient leurs longs cheveux et tiendraient un miroir dans leur main.


Dans ces contes, elles prédisent l'avenir, font don aux hommes de pouvoirs surnaturels ou tombent amoureuses des marins qu'elles attirent avec leur chant sous les flots, au plus profond de la mer.


Concours de chant
Jason et les Argonautes échappèrent au pouvoir des sirènes grâce à Orphée, qui à bord de l'Argo triompha de ces créatures maléfiques en chantant tellement bien qu'il couvrit leurs propres chants ! la conclusion de cette légende varie, il se pourrait que suite à cet échec, les sirènes se soient changées en rochers, ou bien que, vexées par la ruse d'Orphée, elles se soient jetées dans les flots et soient mortes.


Ecouter les sirènes et ne pas en mourir
Dans un passage de l'Odyssée, Homère raconte comment Ulysse arriva à passer sans dommage l'île des sirènes, en suivant les conseils de la magicienne Circé : il dit à ses compagnons de se boucher les oreilles avec de la cire, tandis que lui se faisait attacher au mât de son bateau, mais sans se boucher les oreilles. Ainsi il eut le privilège d'écouter à loisir, mais sans y perdre la vie, le chant inouï des sirènes...

# Posté le dimanche 23 juillet 2006 04:36

La petite sirène adapté...

La petite sirène adapté...
Tout le monde connait l'histoire de la petie sirène adapté par Walt Disney. Mais est-ce la vrai histoire?? Et bien non!! La vrai histoire vient du conte d'Anderson... Vous allez pouvoir la lire, mais elle est assez longue!!! Bonne lecture à tous!!
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# Posté le dimanche 23 juillet 2006 04:47

Modifié le lundi 24 juillet 2006 20:29

La petite sirène

La petite sirène
La petite sirène
H. C. Andersen

Au large dans la mer, l'eau est bleue comme les pétales du plus beau bleuet et transparente comme le plus pur cristal; mais elle est si profonde qu'on ne peut y jeter l'ancre et qu'il faudrait mettre l'une sur l'autre bien des tours d'église pour que la dernière émerge à la surface. Tout en bas, les habitants des ondes ont leur demeure.
Mais n'allez pas croire qu'il n'y a là que des fonds de sable nu blanc, non il y pousse les arbres et les plantes les plus étranges dont les tiges et les feuilles sont si souples qu'elles ondulent au moindre mouvement de l'eau. On dirait qu'elles sont vivantes. Tous les poissons, grands et petits, glissent dans les branches comme ici les oiseaux dans l'air.
A l'endroit le plus profond s'élève le château du Roi de la Mer. Les murs en sont de corail et les hautes fenêtres pointues sont faites de l'ambre le plus transparent, mais le toit est en coquillages qui se ferment ou s'ouvrent au passage des courants. L'effet en est féerique car dans chaque coquillage il y a des perles brillantes dont une seule serait un ornement splendide sur la couronne d'une reine.
Le Roi de la Mer était veuf depuis de longues années, sa vieille maman tenait sa maison. C'était une femme d'esprit, mais fière de sa noblesse; elle portait douze huîtres à sa queue, les autres dames de qualité n'ayant droit qu'à six. Elle méritait du reste de grands éloges et cela surtout parce qu'elle aimait infiniment les petites princesses de la mer, filles de son fils. Elles étaient six enfants charmantes, mais la plus jeune était la plus belle de toutes, la peau fine et transparente tel un pétale de rose blanche, les yeux bleus comme l'océan profond ... mais comme toutes les autres, elle n'avait pas de pieds, son corps se terminait en queue de poisson.
Le château était entouré d'un grand jardin aux arbres rouges et bleu sombre, aux fruits rayonnants comme de l'or, les fleurs semblaient de feu, car leurs tiges et leurs pétales pourpres ondulaient comme des flammes. Le sol était fait du sable le plus fin, mais bleu comme le soufre en flammes. Surtout cela planait une étrange lueur bleuâtre, on se serait cru très haut dans l'azur avec le ciel au-dessus et en dessous de soi, plutôt qu'au fond de la mer.
Par temps très calme, on apercevait le soleil comme une fleur de pourpre, dont la corolle irradiait des faisceaux de lumière.
Chaque princesse avait son carré de jardin où elle pouvait bêcher et planter à son gré, l'une donnait à sa corbeille de fleurs la forme d'une baleine, l'autre préférait qu'elle figurât une sirène, mais la plus jeune fit la sienne toute ronde comme le soleil et n'y planta que des fleurs éclatantes comme lui.
C'était une singulière enfant, silencieuse et réfléchie. Tandis que ses s½urs ornaient leurs jardinets des objets les plus disparates tombés de navires naufragés, elle ne voulut, en dehors des fleurs rouges comme le soleil de là- haut, qu'une statuette de marbre, un charmant jeune garçon taillé dans une pierre d'une blancheur pure, et échouée, par suite d'un naufrage, au fond de la mer. Elle planta près de la statue un saule pleureur rouge qui grandit à merveille. Elle n'avait pas de plus grande joie que d'entendre parler du monde des humains. La grand-mère devait raconter tout ce qu'elle savait des bateaux et des villes, des hommes et des bêtes et, ce qui l'étonnait le plus, c'est que là- haut, sur la terre, les fleurs eussent un parfum, ce qu'elles n'avaient pas au fond de la mer, et que la forêt y fût verte et que les poissons voltigeant dans les branches chantassent si délicieusement que c'en était un plaisir. C'étaient les oiseaux que la grand-mère appelait poissons, autrement les petites filles ne l'auraient pas comprise, n'ayant jamais vu d'oiseaux.
- Quand vous aurez vos quinze ans, dit la grand-mère, vous aurez la permission de monter à la surface, de vous asseoir au clair de lune sur les rochers et de voir passer les grands vaisseaux qui naviguent et vous verrez les forêts et les villes, vous verrez !
Au cours de l'année, l'une des s½urs eut quinze ans et comme elles se suivaient toutes à un an de distance, la plus jeune devait attendre cinq grandes années avant de pouvoir monter du fond de la mer.
Mais chacune promettait aux plus jeunes de leur raconter ce qu'elle avait vu de plus beau dès le premier jour, grand-mère n'en disait jamais assez à leur gré, elles voulaient savoir tant de choses !
Aucune n'était plus impatiente que la plus jeune, justement celle qui avait le plus longtemps à attendre, la silencieuse, la pensive ...
Que de nuits elle passait debout à la fenêtre ouverte, scrutant la sombre eau bleue que les poissons battaient de leurs nageoires et de leur queue. Elle apercevait la lune et les étoiles plus pâles il est vrai à travers l'eau, mais plus grandes aussi qu'à nos yeux. Si parfois un nuage noir glissait au-dessous d'elles, la petite savait que c'était une baleine qui nageait dans la mer, ou encore un navire portant de nombreux hommes, lesquels ne pensaient sûrement pas qu'une adorable petite sirène, là, tout en bas, tendait ses fines mains blanches vers la quille du bateau.
Vint le temps où l'aînée des princesses eut quinze ans et put monter à la surface de la mer.
A son retour, elle avait mille choses à raconter mais le plus grand plaisir, disait-elle, était de s'étendre au clair de lune sur un banc de sable par une mer calme et de voir, tout près de la côte, la grande ville aux lumières scintillantes comme des centaines d'étoiles, d'entendre la musique et tout ce vacarme des voitures et des gens, d'apercevoir tant de tours d'églises et de clochers, d'entendre sonner les cloches. Justement, parce qu'elle ne pouvait y aller, c'était de cela qu'elle avait le plus grand désir. Oh! comme la plus jeune s½ur l'écoutait passionnément, et depuis lors, le soir, lorsqu'elle se tenait près de la fenêtre ouverte et regardait en haut à travers l'eau sombre et bleue, elle pensait à la grande ville et à ses rumeurs, et il lui semblait entendre le son des cloches descendant jusqu'à elle.

L'année suivante, ce fut le tour de la troisième s½ur. Elle était la plus hardie de toutes, aussi remonta-t-elle le cours d'un large fleuve qui se jetait dans la mer. Elle vit de jolies collines vertes couvertes de vignes, des châteaux et des fermes apparaissaient au milieu des forêts, elle entendait les oiseaux chanter et le soleil ardent l'obligeait souvent à plonger pour rafraîchir son visage brûlant.
Dans une petite anse, elle rencontra un groupe d'enfants qui couraient tout nus et barbotaient dans l'eau. Elle aurait aimé jouer avec eux, mais ils s'enfuirent effrayés, et un petit animal noir - c'était un chien, mais elle n'en avait jamais vu - aboya si férocement après elle qu'elle prit peur et nagea vers le large.
La quatrième n'était pas si téméraire, elle resta au large et raconta que c'était là précisément le plus beau. On voyait à des lieues autour de soi et le ciel, au-dessus, semblait une grande cloche de verre. Elle avait bien vu des navires, mais de très loin, ils ressemblaient à de grandes mouettes, les dauphins avaient fait des culbutes et les immenses baleines avaient fait jaillir l'eau de leurs narines, des centaines de jets d'eau.
Vint enfin le tour de la cinquième s½ur. Son anniversaire se trouvait en hiver, elle vit ce que les autres n'avaient pas vu. La mer était toute verte, de- ci de-là flottaient de grands icebergs dont chacun avait l'air d'une perle.
Elle était montée sur l'un d'eux et tous les voiliers s'écartaient effrayés de l'endroit où elle était assise, ses longs cheveux flottant au vent, mais vers le soir les nuages obscurcirent le ciel, il y eut des éclairs et du tonnerre, la mer noire élevait très haut les blocs de glace scintillant dans le zigzag de la foudre. Sur tous les bateaux, on carguait les voiles dans l'angoisse et l'inquiétude, mais elle, assise sur l'iceberg flottant, regardait la lame bleue de l'éclair tomber dans la mer un instant illuminée.
La première fois que l'une des s½urs émergeait à la surface de la mer, elle était toujours enchantée de la beauté, de la nouveauté du spectacle, mais, devenues des filles adultes, lorsqu'elles étaient libres d'y remonter comme elles le voulaient, cela leur devenait indifférent, elles regrettaient leur foyer et, au bout d'un mois, elles disaient que le fond de la mer c'était plus beau et qu'on était si bien chez soi !
Lorsque le soir les s½urs, se tenant par le bras, montaient à travers l'eau profonde, la petite dernière restait toute seule et les suivait des yeux ; elle aurait voulu pleurer, mais les sirènes n'ont pas de larmes et n'en souffrent que davantage.
- Hélas ! que n'ai-je quinze ans ! soupirait-elle. Je sais que moi j'aimerais le monde de là-haut et les hommes qui y construisent leurs demeures.
- Eh bien, tu vas échapper à notre autorité, lui dit sa grand-mère, la vieille reine douairière. Viens, que je te pare comme tes s½urs. Elle mit sur ses cheveux une couronne de lys blancs dont chaque pétale était une demi-perle et elle lui fit attacher huit huîtres à sa queue pour marquer sa haute naissance.
- Cela fait mal, dit la petite.
- Il faut souffrir pour être belle, dit la vieille.
Oh! que la petite aurait aimé secouer d'elle toutes ces parures et déposer cette lourde couronne! Les fleurs rouges de son jardin lui seyaient mille fois mieux, mais elle n'osait pas à présent en changer.
-Au revoir, dit-elle, en s'élevant aussi légère et brillante qu'une bulle à travers les eaux.
Le soleil venait de se coucher lorsqu'elle sortit sa tête à la surface, mais les nuages portaient encore son reflet de rose et d'or et, dans l'atmosphère tendre, scintillait l'étoile du soir, si douce et si belle! L'air était pur et frais, et la mer sans un pli.
Un grand navire à trois mâts se trouvait là, une seule voile tendue, car il n'y avait pas le moindre souffle de vent, et tous à la ronde sur les cordages et les vergues, les matelots étaient assis. On faisait de la musique, on chantait, et lorsque le soir s'assombrit, on alluma des centaines de lumières de couleurs diverses. On eût dit que flottaient dans l'air les drapeaux de toutes les nations.
La petite sirène nagea jusqu'à la fenêtre du salon du navire et, chaque fois qu'une vague la soulevait, elle apercevait à travers les vitres transparentes une réunion de personnes en grande toilette. Le plus beau de tous était un jeune prince aux yeux noirs ne paraissant guère plus de seize ans. C'était son anniversaire, c'est pourquoi il y avait grande fête.
Les marins dansaient sur le pont et lorsque Le jeune prince y apparut, des centaines de fusées montèrent vers le ciel et éclatèrent en éclairant comme en plein jour. La petite sirène en fut tout effrayée et replongea dans l'eau, mais elle releva bien vite de nouveau la tête et il lui parut alors que toutes les étoiles du ciel tombaient sur elle. Jamais elle n'avait vu pareille magie embrasée. De grands soleils flamboyants tournoyaient, des poissons de feu s'élançaient dans l'air bleu et la mer paisible réfléchissait toutes ces lumières. Sur le navire, il faisait si clair qu'on pouvait voir le moindre cordage et naturellement les personnes. Que le jeune prince était beau, il serrait les mains à la ronde, tandis que la musique s'élevait dans la belle nuit !
Il se faisait tard mais la petite sirène ne pouvait détacher ses regards du bateau ni du beau prince. Les lumières colorées s'éteignirent, plus de fusées dans l'air, plus de canons, seulement, dans le plus profond de l'eau un sourd grondement. Elle flottait sur l'eau et les vagues la balançaient, en sorte qu'elle voyait l'intérieur du salon. Le navire prenait de la vitesse, l'une après l'autre on larguait les voiles, la mer devenait houleuse, de gros nuages parurent, des éclairs sillonnèrent au loin le ciel. Il allait faire un temps épouvantable ! Alors, vite les matelots replièrent les voiles. Le grand navire roulait dans une course folle sur la mer démontée, les vagues, en hautes montagnes noires, déferlaient sur le grand mât comme pour l'abattre, le bateau plongeait comme un cygne entre les lames et s'élevait ensuite sur elles.
Les marins, eux, si la petite sirène s'amusait de cette course, semblaient ne pas la goûter, le navire craquait de toutes parts, les épais cordages ployaient sous les coups. La mer attaquait. Bientôt le mât se brisa par le milieu comme un simple roseau, le bateau prit de la bande, l'eau envahit la cale.
Alors seulement la petite sirène comprit qu'il y avait danger, elle devait elle- même se garder des poutres et des épaves tourbillonnant dans l'eau.
Un instant tout fut si noir qu'elle ne vit plus rien et, tout à coup, le temps d'un éclair, elle les aperçut tous sur le pont. Chacun se sauvait comme il pouvait. C'était le jeune prince qu'elle cherchait du regard et, lorsque le bateau s'entrouvrit, elle le vit s'enfoncer dans la mer profonde.
Elle en eut d'abord de la joie à la pensée qu'il descendait chez elle, mais ensuite elle se souvint que les hommes ne peuvent vivre dans l'eau et qu'il ne pourrait atteindre que mort le château de son père.
Non ! il ne fallait pas qu'il mourût ! Elle nagea au milieu des épaves qui pouvaient l'écraser, plongea profondément puis remonta très haut au milieu des vagues, et enfin elle approcha le prince. Il n'avait presque plus la force de nager, ses bras et ses jambes déjà s'immobilisaient, ses beaux yeux se fermaient, il serait mort sans la petite sirène.

Quand vint le matin, la tempête s'était apaisée, pas le moindre débris du bateau n'était en vue; le soleil se leva, rouge et étincelant et semblant ranimer les joues du prince, mais ses yeux restaient clos. La petite sirène déposa un baiser sur son beau front élevé et repoussa ses cheveux ruisselants.
Elle voyait maintenant devant elle la terre ferme aux hautes montagnes bleues couvertes de neige, aux belles forêts vertes descendant jusqu'à la côte. Une église ou un cloître s'élevait là - elle ne savait au juste, mais un bâtiment.
Des citrons et des oranges poussaient dans le jardin et devant le portail se dressaient des palmiers. La mer creusait là une petite crique à l'eau parfaitement calme, mais très profonde, baignant un rivage rocheux couvert d'un sable blanc très fin. Elle nagea jusque-là avec le beau prince, le déposa sur le sable en ayant soin de relever sa tête sous les chauds rayons du soleil.
Les cloches se mirent à sonner dans le grand édifice blanc et des jeunes filles traversèrent le jardin. Alors la petite sirène s'éloigna à la nage et se cacha derrière quelque haut récif émergeant de l'eau, elle couvrit d'écume ses cheveux et sa gorge pour passer inaperçue et se mit à observer qui allait venir vers le pauvre prince.
Une jeune fille ne tarda pas à s'approcher, elle eut d'abord grand-peur, mais un instant seulement, puis elle courut chercher du monde. La petite sirène vit le prince revenir à lui, il sourit à tous à la ronde, mais pas à elle, il ne savait pas qu'elle l'avait sauvé. Elle en eut grand-peine et lorsque le prince eut été porté dans le grand bâtiment, elle plongea désespérée et retourna chez elle au palais de son père.
Elle avait toujours été silencieuse et pensive, elle le devint bien davantage. Ses s½urs lui demandèrent ce qu'elle avait vu là-haut, mais elle ne raconta rien.
Bien souvent le soir et le matin elle montait jusqu'à la place où elle avait laissé le prince. Elle vit mûrir les fruits du jardin et elle les vit cueillir, elle vit la neige fondre sur les hautes montagnes, mais le prince, elle ne le vit pas, et elle retournait chez elle toujours plus désespérée.
A la fin elle n'y tint plus et se confia à l'une de ses s½urs. Aussitôt les autres furent au courant, mais elles seulement et deux ou trois autres sirènes qui ne le répétèrent qu'à leurs amies les plus intimes. L'une d'elles savait qui était le prince, elle avait vu aussi la fête à bord, elle savait d'où il était, où se trouvait son royaume.
- Viens, petite s½ur, dirent les autres princesses.
Et, s'enlaçant, elles montèrent en une longue chaîne vers la côte où s'élevait le château du prince.
Par les vitres claires des hautes fenêtres on voyait les salons magnifiques où pendaient de riches rideaux de soie et de précieuses portières. Les murs s'ornaient, pour le plaisir des yeux, de grandes peintures. Dans la plus grande salle chantait un jet d'eau jaillissant très haut vers la verrière du plafond.
Elle savait maintenant où il habitait et elle revint souvent, le soir et la nuit. Elle s'avançait dans l'eau bien plus près du rivage qu'aucune de ses s½urs n'avait osé le faire, oui, elle entra même dans l'étroit canal passant sous le balcon de marbre qui jetait une longue ombre sur l'eau et là elle restait à regarder le jeune prince qui se croyait seul au clair de lune.
Bien des nuits, lorsque les pêcheurs étaient en mer avec leurs torches, elle les entendit dire du bien du jeune prince, elle se réjouissait de lui avoir sauvé la vie lorsqu'il roulait à demi mort dans les vagues. Elle songeait au poids de sa tête sur sa jeune poitrine et de quels fervents baisers elle l'avait couvert. Lui ne savait rien de tout cela, il ne pouvait même pas rêver d'elle.
De plus en plus elle en venait à chérir les humains, de plus en plus elle désirait pouvoir monter parmi eux, leur monde, pensait-elle, était bien plus vaste que le sien. Ne pouvaient-ils pas sur leurs bateaux sillonner les mers, escalader les montagnes bien au-dessus des nuages et les pays qu'ils possédaient ne s'étendaient-ils pas en forêts et champs bien au-delà de ce que ses yeux pouvaient saisir ?
Elle voulait savoir tant de choses pour lesquelles ses s½urs n'avaient pas toujours de réponses, c'est pourquoi elle interrogea sa vieille grand-mère, bien informée sur le monde d'en haut, comme elle appelait fort justement les pays au-dessus de la mer.
- Si les hommes ne se noient pas, demandait la petite sirène, peuvent-ils vivre toujours et ne meurent-ils pas comme nous autres ici au fond de la mer ?
- Si, dit la vieille, il leur faut mourir aussi et la durée de leur vie est même plus courte que la nôtre. Nous pouvons atteindre trois cents ans, mais lorsque nous cessons d'exister ici nous devenons écume sur les flots, sans même une tombe parmi ceux que nous aimons. Nous n'avons pas d'âme immortelle, nous ne reprenons jamais vie, pareils au roseau vert qui, une fois coupé, ne reverdit jamais.
Les hommes au contraire ont une âme qui vit éternellement, qui vit lorsque leur corps est retourné en poussière. Elle s'élève dans l'air limpide jusqu'aux étoiles scintillantes.
De même que nous émergeons de la mer pour voir les pays des hommes, ils montent vers des pays inconnus et pleins de délices que nous ne pourrons voir jamais.
- Pourquoi n'avons-nous pas une âme éternelle ? dit la petite, attristée ; je donnerais les centaines d'années que j'ai à vivre pour devenir un seul jour un être humain et avoir part ensuite au monde céleste !
- Ne pense pas à tout cela, dit la vieille, nous vivons beaucoup mieux et sommes bien plus heureux que les hommes là-haut.
- Donc, il faudra que je meure et flotte comme écume sur la mer et n'entende jamais plus la musique des vagues, ne voit plus les fleurs ravissantes et le rouge soleil. Ne puis-je rien faire pour gagner une vie éternelle ?
- Non, dit la vieille, à moins que tu sois si chère à un homme que tu sois pour lui plus que père et mère, qu'il s'attache à toi de toutes ses pensées, de tout son amour, qu'il fasse par un prêtre mettre sa main droite dans la tienne en te promettant fidélité ici-bas et dans l'éternité. Alors son âme glisserait dans ton corps et tu aurais part au bonheur humain. Il te donnerait une âme et conserverait la sienne. Mais cela ne peut jamais arriver. Ce qui est ravissant ici dans la mer, ta queue de poisson, il la trouve très laide là-haut sur la terre. Ils n'y entendent rien, pour être beau, il leur faut avoir deux grossières colonnes qu'ils appellent des jambes.
La petite sirène soupira et considéra sa queue de poisson avec désespoir.
- Allons, un peu de gaieté, dit la vieille, nous avons trois cents ans pour sauter et danser, c'est un bon laps de temps. Ce soir il y a bal à la cour. Il sera toujours temps de sombrer dans le néant.
Ce bal fut, il est vrai, splendide, comme on n'en peut jamais voir sur la terre. Les murs et le plafond, dans la grande salle, étaient d'un verre épais, mais clair. Plusieurs centaines de coquilles roses et vert pré étaient rangées de chaque côté et jetaient une intense clarté de feu bleue qui illuminait toute la salle et brillait à travers les murs de sorte que la mer, au-dehors, en était tout illuminée. Les poissons innombrables, grands et petits, nageaient contre les murs de verre, luisants d'écailles pourpre ou étincelants comme l'argent et l'or.
Au travers de la salle coulait un large fleuve sur lequel dansaient tritons et sirènes au son de leur propre chant délicieux. La voix de la petite sirène était la plus jolie de toutes, on l'applaudissait et son c½ur en fut un instant éclairé de joie car elle savait qu'elle avait la plus belle voix sur terre et sous l'onde.
Mais très vite elle se reprit à penser au monde au-dessus d'elle, elle ne pouvait oublier le beau prince ni son propre chagrin de ne pas avoir comme lui une âme immortelle. C'est pourquoi elle se glissa hors du château de son père et, tandis que là tout était chants et gaieté, elle s'assit, désespérée, dans son petit jardin. Soudain elle entendit le son d'un cor venant vers elle à travers l'eau.
- Il s'embarque sans doute là-haut maintenant, celui que j'aime plus que père et mère, celui vers lequel vont toutes mes pensées et dans la main de qui je mettrais tout le bonheur de ma vie. J'oserais tout pour les gagner, lui et une âme immortelle. Pendant que mes s½urs dansent dans le château de mon père, j'irai chez la sorcière marine, elle m'a toujours fait si peur, mais peut-être pourra-t-elle me conseiller et m'aider!
Alors la petite sirène sortit de son jardin et nagea vers les tourbillons mugissants derrière lesquels habitait la sorcière. Elle n'avait jamais été de ce côté où ne poussait aucune fleur, aucune herbe marine, il n'y avait là rien qu'un fond de sable gris et nu s'étendant jusqu'au gouffre. L'eau y bruissait comme une roue de moulin, tourbillonnait et arrachait tout ce qu'elle pouvait atteindre et l'entraînait vers l'abîme. Il fallait à la petite traverser tous ces terribles tourbillons pour arriver au quartier où habitait la sorcière, et sur un long trajet il fallait passer au-dessus de vases chaudes et bouillonnantes que la sorcière appelait sa tourbière. Au-delà s'élevait sa maison au milieu d'une étrange forêt. Les arbres et les buissons étaient des polypes, mi-animaux mi-plantes, ils avaient l'air de serpents aux centaines de têtes sorties de terre. Toutes les branches étaient des bras, longs et visqueux, aux doigts souples comme des vers et leurs anneaux remuaient de la racine à la pointe. Ils s'enroulaient autour de tout ce qu'ils pouvaient saisir dans la mer et ne lâchaient jamais prise.
Debout dans la forêt la petite sirène s'arrêta tout effrayée, son c½ur battait d'angoisse et elle fut sur le point de s'en retourner, mais elle pensa au prince, à l'âme humaine et elle reprit courage. Elle enroula, bien serrés autour de sa tête, ses longs cheveux flottants pour ne pas donner prise aux polypes, croisa ses mains sur sa poitrine et s'élança comme le poisson peut voler à travers l'eau, au milieu des hideux polypes qui étendaient vers elle leurs bras et leurs doigts.
Elle arriva dans la forêt à un espace visqueux où s'ébattaient de grandes couleuvres d'eau montrant des ventres jaunâtres, affreux et gras. Au milieu de cette place s'élevait une maison construite en ossements humains. La sorcière y était assise et donnait à manger à un crapaud sur ses lèvres, comme on donne du sucre à un canari.
- Je sais bien ce que tu veux, dit la sorcière, et c'est bien bête de ta part ! Mais ta volonté sera faite car elle t'apportera le malheur, ma charmante princesse. Tu voudrais te débarrasser de ta queue de poisson et avoir à sa place deux moignons pour marcher comme le font les hommes afin que le jeune prince s'éprenne de toi, que tu puisses l'avoir, en même temps qu'une âme immortelle. A cet instant, la sorcière éclata d'un rire si bruyant et si hideux que le crapaud et les couleuvres tombèrent à terre et grouillèrent.
- Tu viens juste au bon moment, ajouta-t-elle, demain matin, au lever du soleil, je n'aurais plus pu t'aider avant une année entière. Je vais te préparer un breuvage avec lequel tu nageras, avant le lever du jour, jusqu'à la côte et là, assise sur la grève, tu le boiras. Alors ta queue se divisera et se rétrécira jusqu'à devenir ce que les hommes appellent deux jolies jambes, mais cela fait mal, tu souffriras comme si la lame d'une épée te traversait. Tous, en te voyant, diront que tu es la plus ravissante enfant des hommes qu'ils aient jamais vue. Tu garderas ta démarche ailée, nulle danseuse n'aura ta légèreté, mais chaque pas que tu feras sera comme si tu marchais sur un couteau effilé qui ferait couler ton sang. Si tu veux souffrir tout cela, je t'aiderai.
- Oui, dit la petite sirène d'une voix tremblante en pensant au prince et à son âme immortelle.
- Mais n'oublie pas, dit la sorcière, que lorsque tu auras une apparence humaine, tu ne pourras jamais redevenir sirène, jamais redescendre auprès de tes s½urs dans le palais de ton père. Et si tu ne gagnes pas l'amour du prince au point qu'il oublie pour toi son père et sa mère, qu'il s'attache à toi de toutes ses pensées et demande au pasteur d'unir vos mains afin que vous soyez mari et femme, alors tu n'auras jamais une âme immortelle. Le lendemain matin du jour où il en épouserait une autre, ton c½ur se briserait et tu ne serais plus qu'écume sur la mer.
- Je le veux, dit la petite sirène, pâle comme une morte.
- Mais moi, il faut aussi me payer, dit la sorcière, et ce n'est pas peu de chose que je te demande. Tu as la plus jolie voix de toutes ici-bas et tu crois sans doute grâce à elle ensorceler ton prince, mais cette voix, il faut me la donner. Le meilleur de ce que tu possèdes, il me le faut pour mon précieux breuvage ! Moi, j'y mets de mon sang afin qu'il soit coupant comme une lame à deux tranchants.
- Mais si tu prends ma voix, dit la petite sirène, que me restera-t-il ?
- Ta forme ravissante, ta démarche ailée et le langage de tes yeux, c'est assez pour séduire un c½ur d'homme. Allons, as-tu déjà perdu courage ? Tends ta jolie langue, afin que je la coupe pour me payer et je te donnerai le philtre tout puissant.
- Qu'il en soit ainsi, dit la petite sirène, et la sorcière mit son chaudron sur le feu pour faire cuire la drogue magique.
- La propreté est une bonne chose, dit-elle en récurant le chaudron avec les couleuvres dont elle avait fait un n½ud.
Elle s'égratigna le sein et laissa couler son sang épais et noir. La vapeur s'élevait en silhouettes étranges, terrifiantes. A chaque instant la sorcière jetait quelque chose dans le chaudron et la mixture se mit à bouillir, on eût cru entendre pleurer un crocodile. Enfin le philtre fut à point, il était clair comme l'eau la plus pure !
- Voilà, dit la sorcière et elle coupa la langue de la petite sirène. Muette, elle ne pourrait jamais plus ni chanter, ni parler.
- Si les polypes essayent de t'agripper, lorsque tu retourneras à travers la forêt, jette une seule goutte de ce breuvage sur eux et leurs bras et leurs doigts se briseront en mille morceaux.
La petite sirène n'eut pas à le faire, les polypes reculaient effrayés en voyant le philtre lumineux qui brillait dans sa main comme une étoile. Elle traversa rapidement la forêt, le marais et le courant mugissant. Elle était devant le palais de son père. Les lumières étaient éteintes dans la grande salle de bal, tout le monde dormait sûrement, et elle n'osa pas aller auprès des siens maintenant qu'elle était muette et allait les quitter pour toujours. Il lui sembla que son c½ur se brisait de chagrin. Elle se glissa dans le jardin, cueillit une fleur du parterre de chacune de ses s½urs, envoya de ses doigts mille baisers au palais et monta à travers l'eau sombre et bleue de la mer. Le soleil n'était pas encore levé lorsqu'elle vit le palais du prince et gravit les degrés du magnifique escalier de marbre. La lune brillait merveilleusement claire. La petite sirène but l'âpre et brûlante mixture, ce fut comme si une épée à deux tranchants fendait son tendre corps, elle s'évanouit et resta étendue comme morte. Lorsque le soleil resplendit au-dessus des flots, elle revint à elle et ressentit une douleur aiguë. Mais devant elle, debout, se tenait le jeune prince, ses yeux noirs fixés si intensément sur elle qu'elle en baissa les siens et vit qu'à la place de sa queue de poisson disparue, elle avait les plus jolies jambes blanches qu'une jeune fille pût avoir. Et comme elle était tout à fait nue, elle s'enveloppa dans sa longue chevelure.
Le prince demanda qui elle était, comment elle était venue là, et elle leva vers lui doucement, mais tristement, ses grands yeux bleus puis qu'elle ne pouvait parler.
Alors il la prit par la main et la conduisit au palais. A chaque pas, comme la sorcière l'en avait prévenue, il lui semblait marcher sur des aiguilles pointues et des couteaux aiguisés, mais elle supportait son mal. Sa main dans la main du prince, elle montait aussi légère qu'une bulle et lui-même et tous les assistants s'émerveillèrent de sa démarche gracieuse et ondulante.
On lui fit revêtir les plus précieux vêtements de soie et de mousseline, elle était au château la plus belle, mais elle restait muette. Des esclaves ravissantes, parées de soie et d'or, venaient chanter devant le prince et ses royaux parents. L'une d'elles avait une voix plus belle encore que les autres. Le prince l'applaudissait et lui souriait, alors une tristesse envahit la petite sirène, elle savait qu'elle-même aurait chanté encore plus merveilleusement et elle pensait : « Oh! si seulement il savait que pour rester près de lui, j'ai renoncé à ma voix à tout jamais ! »
Puis les esclaves commencèrent à exécuter au son d'une musique admirable, des danses légères et gracieuses. Alors la petite sirène, élevant ses beaux bras blancs, se dressa sur la pointe des pieds et dansa avec plus de grâce qu'aucune autre. Chaque mouvement révélait davantage le charme de tout son être et ses yeux s'adressaient au c½ur plus profondément que le chant des esclaves.
Tous en étaient enchantés et surtout le prince qui l'appelait sa petite enfant trouvée.
Elle continuait à danser et danser mais chaque fois que son pied touchait le sol, C'était comme si elle avait marché sur des couteaux aiguisés. Le prince voulut l'avoir toujours auprès de lui, il lui permit de dormir devant sa porte sur un coussin de velours.
Il lui fit faire un habit d'homme pour qu'elle pût le suivre à cheval. Ils chevauchaient à travers les bois embaumés où les branches vertes lui battaient les épaules, et les petits oiseaux chantaient dans le frais feuillage. Elle grimpa avec le prince sur les hautes montagnes et quand ses pieds si délicats saignaient et que les autres s'en apercevaient, elle riait et le suivait là- haut d'où ils admiraient les nuages défilant au-dessous d'eux comme un vol d'oiseau migrateur partant vers des cieux lointains.
La nuit, au château du prince, lorsque les autres dormaient, elle sortait sur le large escalier de marbre et, debout dans l'eau froide, elle rafraîchissait ses pieds brûlants. Et puis, elle pensait aux siens, en bas, au fond de la mer.
Une nuit elle vit ses s½urs qui nageaient enlacées, elles chantaient tristement et elle leur fit signe. Ses s½urs la reconnurent et lui dirent combien elle avait fait de peine à tous. Depuis lors, elles lui rendirent visite chaque soir, une fois même la petite sirène aperçut au loin sa vieille grand-mère qui depuis bien des années n'était montée à travers la mer et même le roi, son père, avec sa couronne sur la tête. Tous deux lui tendaient le bras mais n'osaient s'approcher au- tant que ses s½urs.
De jour en jour, elle devenait plus chère au prince ; il l'aimait comme on aime un gentil enfant tendrement chéri, mais en faire une reine ! Il n'en avait pas la moindre idée, et c'est sa femme qu'il fallait qu'elle devînt, sinon elle n'aurait jamais une âme immortelle et, au matin qui suivrait le jour de ses noces, elle ne serait plus qu'écume sur la mer.
- Ne m'aimes-tu pas mieux que toutes les autres ? semblaient dire les yeux de la petite sirène quand il la prenait dans ses bras et baisait son beau front.
- Oui, tu m'es la plus chère, disait le prince, car ton c½ur est le meilleur, tu m'est la plus dévouée et tu ressembles à une jeune fille une fois aperçue, mais que je ne retrouverai sans doute jamais. J'étais sur un vaisseau qui fit naufrage, les vagues me jetèrent sur la côte près d'un temple desservi par quelques jeunes filles ; la plus jeune me trouva sur le rivage et me sauva la vie. Je ne l'ai vue que deux fois et elle est la seule que j'eusse pu aimer d'amour en ce monde, mais toi tu lui ressembles, tu effaces presque son image dans mon âme puisqu'elle appartient au temple. C'est ma bonne étoile qui t'a envoyée à moi. Nous ne nous quitterons jamais.
" Hélas ! il ne sait pas que c'est moi qui ai sauvé sa vie ! pensait la petite sirène. Je l'ai porté sur les flots jusqu'à la forêt près de laquelle s'élève le temple, puis je me cachais derrière l'écume et regardais si personne ne viendrait. J'ai vu la belle jeune fille qu'il aime plus que moi. "
La petite sirène poussa un profond soupir. Pleurer, elle ne le pouvait pas.
- La jeune fille appartient au lieu saint, elle n'en sortira jamais pour retourner dans le monde, ils ne se rencontreront plus, moi, je suis chez lui, je le vois tous les jours, je le soignerai, je l'adorerai, je lui dévouerai ma vie.
Mais voilà qu'on commence à murmurer que le prince va se marier, qu'il épouse la ravissante jeune fille du roi voisin, que c'est pour cela qu'il arme un vaisseau magnifique ... On dit que le prince va voyager pour voir les Etats du roi voisin, mais c'est plutôt pour voir la fille du roi voisin et une grande suite l'accompagnera ... Mais la petite sirène secoue la tête et rit, elle connaît les pensées du prince bien mieux que tous les autres.
- Je dois partir en voyage, lui avait-il dit. Je dois voir la belle princesse, mes parents l'exigent, mais m'obliger à la ramener ici, en faire mon épouse, cela ils n'y réussiront pas, je ne peux pas l'aimer d'amour, elle ne ressemble pas comme toi à la belle jeune fille du temple. Si je devais un jour choisir une épouse ce serait plutôt toi, mon enfant trouvée qui ne dis rien, mais dont les yeux parlent.
Et il baisait ses lèvres rouges, jouait avec ses longs cheveux et posait sa tête sur son c½ur qui se mettait à rêver de bonheur humain et d'une âme immortelle.
- Toi, tu n'as sûrement pas peur de la mer, ma petite muette chérie ! lui dit-il lorsqu'ils montèrent à bord du vaisseau qui devait les conduire dans le pays du roi voisin.
Il lui parlait de la mer tempétueuse et de la mer calme, des étranges poissons des grandes profondeurs et de ce que les plongeurs y avaient vu. Elle souriait de ce qu'il racontait, ne connaissait-elle pas mieux que quiconque le fond de l'océan? Dans la nuit, au clair de lune, alors que tous dormaient à bord, sauf le marin au gouvernail, debout près du bastingage elle scrutait l'eau limpide, il lui semblait voir le château de son père et, dans les combles, sa vieille grand- mère, couronne d'argent sur la tête, cherchant des yeux à travers les courants la quille du bateau. Puis ses s½urs arrivèrent à la surface, la regardant tristement et tordant leurs mains blanches. Elle leur fit signe, leur sourit, voulut leur dire que tout allait bien, qu'elle était heureuse, mais un mousse s'approchant, les s½urs replongèrent et le garçon demeura persuadé que cette blancheur aperçue n'était qu'écume sur l'eau.
Le lendemain matin le vaisseau fit son entrée dans le port splendide de la capitale du roi voisin. Les cloches des églises sonnaient, du haut des tours on soufflait dans les trompettes tandis que les soldats sous les drapeaux flottants présentaient les armes.
Chaque jour il y eut fête; bals et réceptions se succédaient mais la princesse ne paraissait pas encore. On disait qu'elle était élevée au loin, dans un couvent où lui étaient enseignées toutes les vertus royales.
Elle vint, enfin !
La petite sirène était fort impatiente de juger de sa beauté. Il lui fallut reconnaître qu'elle n'avait jamais vu fille plus gracieuse. Sa peau était douce et pâle et derrière les longs cils deux yeux fidèles, d'un bleu sombre, souriaient. C'était la jeune fille du temple ...
- C'est toi ! dit le prince, je te retrouve - toi qui m'as sauvé lorsque je gisais comme mort sur la grève ! Et il serra dans ses bras sa fiancée rougissante. Oh ! je suis trop heureux, dit-il à la petite sirène. Voilà que se réalise ce que je n'eusse jamais osé espérer. Toi qui m'aimes mieux que tous les autres, tu te réjouiras de mon bonheur.
La petite sirène lui baisait les mains, mais elle sentait son c½ur se briser. Ne devait-elle pas mourir au matin qui suivrait les noces ? Mourir et n'être plus qu'écume sur la mer !
Des hérauts parcouraient les rues à cheval proclamant les fiançailles. Bientôt toutes les cloches des églises sonnèrent, sur tous les autels des huiles parfumées brûlaient dans de précieux vases d'argent, les prêtres balancèrent les encensoirs et les époux se tendirent la main et reçurent la bénédiction de l'évêque.
La petite sirène, vêtue de soie et d'or, tenait la traîne de la mariée mais elle n'entendait pas la musique sacrée, ses yeux ne voyaient pas la cérémonie sainte, elle pensait à la nuit de sa mort, à tout ce qu'elle avait perdu en ce monde.
Le soir même les époux s'embarquèrent aux salves des canons, sous les drapeaux flottants.
Au milieu du pont, une tente d'or et de pourpre avait été dressée, garnie de coussins moelleux où les époux reposeraient dans le calme et la fraîcheur de la nuit.
Les voiles se gonflèrent au vent et le bateau glissa sans effort et sans presque se balancer sur la mer limpide. La nuit venue on alluma des lumières de toutes les couleurs et les marins se mirent à danser.
La petite sirène pensait au soir où, pour la première fois, elle avait émergé de la mer et avait aperçu le même faste et la même joie. Elle se jeta dans le tourbillon de la danse, ondulant comme ondule un cygne pourchassé et tout le monde l'acclamait et l'admirait : elle n'avait jamais dansé si divinement. Si des lames aiguës transperçaient ses pieds délicats, elle ne les sentait même pas, son c½ur était meurtri d'une bien plus grande douleur. Elle savait qu'elle le voyait pour la dernière fois, lui, pour lequel elle avait abandonné les siens et son foyer, perdu sa voix exquise et souffert chaque jour d'indicibles tourments, sans qu'il en eût connaissance. C'était la dernière nuit où elle respirait le même air que lui, la dernière fois qu'elle pouvait admirer cette mer profonde, ce ciel plein d'étoiles.
La nuit éternelle, sans pensée et sans rêve, l'attendait, elle qui n'avait pas d'âme et n'en pouvait espérer.
Sur le navire tout fut plaisir et réjouissance jusque bien avant dans la nuit. Elle dansait et riait mais la pensée de la mort était dans son c½ur. Le prince embrassait son exquise épouse qui caressait les cheveux noirs de son époux, puis la tenant à son bras il l'amena se reposer sous la tente splendide.
Alors, tout fut silence et calme sur le navire. Seul veillait l'homme à la barre. La petite sirène appuya ses bras sur le bastingage et chercha à l'orient la première lueur rose de l'aurore, le premier rayon du soleil qui allait la tuer.
Soudain elle vit ses s½urs apparaître au-dessus de la mer. Elles étaient pâles comme elle-même, leurs longs cheveux ne flottaient plus au vent, on les avait coupés.
- Nous les avons sacrifiés chez la sorcière pour qu'elle nous aide, pour que tu ne meures pas cette nuit. Elle nous a donné un couteau. Le voici. Regarde comme il est aiguisé ... Avant que le jour ne se lève, il faut que tu le plonges dans le c½ur du prince et lorsque son sang tout chaud tombera sur tes pieds, ils se réuniront en une queue de poisson et tu redeviendras sirène. Tu pourras descendre sous l'eau jusque chez nous et vivre trois cents ans avant de devenir un peu d'écume salée. Hâte-toi ! L'un de vous deux doit mourir avant l'aurore. Notre vieille grand-mère a tant de chagrin qu'elle a, comme nous, laissé couper ses cheveux blancs par les ciseaux de la sorcière. Tue le prince, et reviens-nous. Hâte-toi ! Ne vois-tu pas déjà cette traînée rose à l'horizon ? Dans quelques minutes le soleil se lèvera et il te faudra mourir.
Un soupir étrange monta à leurs lèvres et elles s'enfoncèrent dans les vagues. La petite sirène écarta le rideau de pourpre de la tente, elle vit la douce épousée dormant la tête appuyée sur l'épaule du prince. Alors elle se pencha et posa un baiser sur le beau front du jeune homme. Son regard chercha le ciel de plus en plus envahi par l'aurore, puis le poignard pointu, puis à nouveau le prince, lequel, dans son sommeil, murmurait le nom de son épouse qui occupait seule ses pensées, et le couteau trembla dans sa main. Alors, tout à coup, elle le lança au loin dans les vagues qui rougirent à l'endroit où il toucha les flots comme si des gouttes de sang jaillissaient à la surface. Une dernière fois, les yeux voilés, elle contempla le prince et se jeta dans la mer où elle sentit son corps se dissoudre en écume.
Maintenant le soleil surgissait majestueusement de la mer. Ses rayons tombaient doux et chauds sur l'écume glacée et la petite sirène ne sentait pas la mort. Elle voyait le clair soleil et, au-dessus d'elle, planaient des centaines de charmants êtres transparents. A travers eux, elle apercevait les voiles blanches du navire, les nuages roses du ciel, leurs voix étaient mélodieuses, mais si immatérielles qu'aucune oreille terrestre ne pouvait les capter, pas plus qu'aucun regard humain ne pouvait les voir. Sans ailes, elles flottaient par leur seule légèreté à travers l'espace. La petite sirène sentit qu'elle avait un corps comme le leur, qui s'élevait de plus en plus haut au-dessus de l'écume.
- Où vais-je ? demanda-t-elle. Et sa voix, comme celle des autres êtres, était si immatérielle qu'aucune musique humaine ne peut l'exprimer.
- Chez les filles de l'air, répondirent-elles. Une sirène n'a pas d'âme immortelle, ne peut jamais en avoir, à moins de gagner l'amour d'un homme. C'est d'une volonté étrangère que dépend son existence éternelle. Les filles de l'air n'ont pas non plus d'âme immortelle, mais elles peuvent, par leurs bonnes actions, s'en créer une. Nous nous envolons vers les pays chauds où les effluves de la peste tuent les hommes, nous y soufflons la fraîcheur. Nous répandons le parfum des fleurs dans l'atmosphère et leur arôme porte le réconfort et la guérison. Lorsque durant trois cents ans nous nous sommes efforcées de faire le bien, tout le bien que nous pouvons, nous obtenons une âme immortelle et prenons part à l'éternelle félicité des hommes. Toi, pauvre petite sirène, tu as de tout c½ur cherché le bien comme nous, tu as souffert et supporté de souffrir, tu t'es haussée jusqu'au monde des esprits de l'air, maintenant tu peux toi-même, par tes bonnes actions, te créer une âme immortelle dans trois cents ans.Alors, la petite sirène leva ses bras transparents vers le soleil de Dieu et, pour la première fois, des larmes montèrent à ses yeux.
Sur le bateau, la vie et le bruit avaient repris, elle vit le prince et sa belle épouse la chercher de tous côtés, elle les vit fixer tristement leurs regards sur l'écume dansante , comme s'ils avaient deviné qu'elle s'était précipitée dans les vagues. Invisible elle baisa le front de l'époux, lui sourit et avec les autres filles de l'air elle monta vers les nuages roses qui voguaient dans l'air.
- Dans trois cents ans, nous entrerons ainsi au royaume de Dieu.
- Nous pouvons même y entrer avant, murmura l'une d'elles. Invisibles nous pénétrons dans les maisons des hommes où il y a des enfants et, chaque fois que nous trouvons un enfant sage, qui donne de la joie à ses parents et mérite leur amour, Dieu raccourcit notre temps d'épreuve.
Lorsque nous voltigeons à travers la chambre et que de bonheur nous sourions, l'enfant ne sait pas qu'un an nous est soustrait sur les trois cents, mais si nous trouvons un enfant cruel et méchant, il nous faut pleurer de chagrin et chaque larme ajoute une journée à notre temps d'épreuve.
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# Posté le dimanche 23 juillet 2006 04:51

Modifié le lundi 24 juillet 2006 20:18